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Longtemps présentée comme une réponse provisoire aux crises politiques, la transition s’est imposée en Haïti comme un mécanisme récurrent, au point de fragiliser durablement les institutions. En effet, c’est le constat que dresse Me Frédo Jean-Charles, président de l’Institut national pour la défense des droits économiques, sociaux et culturels (INDDESC), dans un texte partagé avec la rédaction de RTMI, où il résume son analyse en ces termes : « À force de transition, nous avons fini par institutionnaliser l’instabilité ».

Dans son propos, l’avocat a rappelé que depuis plus de quarante ans, la vie politique haïtienne est rythmée par des périodes qualifiées de transition. Il a cité successivement les phases postérieures à 1986, 1991, 2004, 2015 et 2021, soulignant que ce qui devait être un moment de passage s’est transformé en une constante du fonctionnement politique. Selon lui, la transition, censée être un pont entre deux ordres politiques, est devenue en Haïti un espace durable d’exercice du pouvoir, « un lieu de résidence du pouvoir », a-t-il affirmé.
Me Frédo Jean-Charles a soutenu que cette transition permanente ne relève pas du hasard ni d’une succession de crises imprévues. Il l’a décrite comme un mode de gouvernance qui sert les intérêts de certaines élites politiques et économiques, souvent en interaction avec des acteurs internationaux. À ses yeux, la transition est devenue un mécanisme permettant à ces élites de se maintenir sans passer par une refondation institutionnelle réelle.
Revenant sur 1986, il a présenté cette année comme le point de départ de la transition érigée en culture politique. La chute de Jean-Claude Duvalier ouvrait, selon lui, une possibilité historique de rupture avec l’autoritarisme et de reconstruction de la souveraineté populaire. Toutefois, cette opportunité n’a pas été pleinement saisie. Me Jean-Charles a évoqué les travaux du sociologue Alexis de Tocqueville pour expliquer que les transitions échouent lorsque les élites de l’ancien régime parviennent à se reconvertir dans le nouvel ordre sans transformation profonde. En Haïti, a-t-il souligné, la transition de 1986 n’a pas débouché sur une révolution sociale.
Il a ensuite analysé la période 1991-1994 comme un moment de confiscation de la souveraineté nationale. Le coup d’État contre le président Jean-Bertrand Aristide, suivi d’un embargo, de négociations internationales et d’un retour conditionné du chef de l’État, a déplacé, selon lui, le centre réel du pouvoir hors du territoire haïtien. « Le pouvoir ne se trouvait plus à Port-au-Prince, mais à Washington et à l’ONU », a-t-il déclaré, ajoutant que certaines élites locales ont alors négocié leur survie politique en acceptant cette tutelle.
Concernant la période ouverte en 2004, Me Frédo Jean-Charles a évoqué ce qu’il a qualifié d’« économie politique de la transition ». Après le départ forcé de Jean-Bertrand Aristide, l’installation d’un gouvernement intérimaire, la présence de la MINUSTAH et la prolifération des ONG ont, selon lui, contribué à un affaiblissement accru de l’État. Il a affirmé que dans ce contexte, certaines élites ont préféré gérer la crise plutôt que construire la nation, vivant de la gouvernance transitoire et des projets liés à l’aide internationale.
Abordant la période allant de 2021 à aujourd’hui, il a parlé d’une transition « sans peuple ». Il a rappelé qu’Haïti vit sans président élu, sans Parlement et avec un exécutif de facto, sur la base d’accords politiques dépourvus de mandat populaire. Selon lui, cette situation correspond à ce que le juriste Carl Schmitt décrivait comme un gouvernement de l’exception. La transition permet, a-t-il expliqué, de gouverner par décret, d’éviter les élections et de neutraliser l’expression de la souveraineté populaire.
Me Jean-Charles a néanmoins reconnu l’existence de fragilités structurelles, telles que la désorganisation administrative, l’insécurité chronique et la faiblesse des partis politiques. Il a noté que ces facteurs sont souvent invoqués pour justifier le maintien de la transition, au nom de la peur du chaos et de l’absence de conditions électorales.
Il a toutefois insisté sur le fait que la transition en Haïti ne constitue plus une phase temporaire, mais un véritable système de pouvoir. S’appuyant sur la notion d’« interrègne » développée par Antonio Gramsci, il a décrit un pays où l’ancien ordre est mort sans que le nouveau n’ait émergé, créant un espace dans lequel prospèrent ceux qui maîtrisent l’ambiguïté institutionnelle. Il a ajouté qu’aucune transition n’a proposé un pacte social clair, une réforme profonde de l’État ou une redistribution effective du pouvoir.
Enfin, Me Frédo Jean-Charles a rappelé que, selon Jean-Jacques Rousseau, la souveraineté ne se délègue pas. En Haïti, a-t-il observé, le peuple est rarement placé au cœur des processus de refondation politique. Il a estimé que la transition sans fin n’est ni une fatalité ni une simple erreur technique, mais le symptôme d’un système politique qui privilégie l’exception au droit et la gestion de crise à la vision de long terme.
« La vraie question n’est pas de savoir quand auront lieu les élections, a-t-il conclu, mais de comprendre qui a intérêt à ce que le peuple haïtien ne gouverne jamais pleinement son destin. »
Wilsonley SIMON
simonwilsonley35@gmail.com