Auteur : Orélien Bouscando

Le pain ici et là-bas : regard d’un étudiant haïtien en France

Entre Paris et Saint-Denis, en l’espace de quarante-huit heures, j’ai pu observer l’attachement manifeste des habitants à la consommation du pain. Cette observation a immédiatement retenu mon attention, dans la mesure où, en Haïti, le pain occupe également une place centrale dans les pratiques alimentaires quotidiennes. Toutefois, une interrogation s’est imposée : cette consommation intensive du pain revêt-elle la même signification sociale et symbolique dans ces deux sociétés, pourtant liées par une histoire commune marquée par la colonisation, la France comme métropole et Haïti comme ancienne colonie ?

Dès lors, je me suis demandé si cette pratique alimentaire pouvait être pensée comme un héritage colonial persistant, inscrit jusque dans les modes de consommation haïtiens. Faute de temps et de moyens pour entreprendre une recherche approfondie, cette question reste à l’état de réflexion exploratoire. Peut-être que la poursuite de mes études en anthropologie et en sociologie amorcées en licence à la Faculté d’Ethnologie (FE) me permettra, dans un cadre académique approprié, de traiter cet objet de manière plus systématique. J’évite néanmoins de m’y attarder davantage, au risque de transformer cette réflexion en une plainte nostalgique.

Mon observation s’est poursuivie à Poitiers, ville de l’ouest de la France, sur une période de cinq mois, de septembre à janvier. Là encore, le pain est omniprésent dans la vie quotidienne : il est consommé à toute heure de la journée, seul ou en accompagnement d’un repas. La diversité des pains est remarquable, et la baguette, portée ostensiblement dans l’espace public, constitue une image familière du paysage urbain français.

À la sortie de la Faculté de droit et de sciences sociales, je me suis rendu à la Bibliothèque Michel Foucault, au sein de la Faculté des sciences humaines et sociales, afin de consulter des ouvrages relatifs à l’alimentation en France. Cette démarche m’a rapidement permis de confirmer l’idée selon laquelle la consommation du pain dépasse largement la sphère nutritionnelle pour s’inscrire comme un fait culturel à part entière. Derrière l’histoire du pain se déploie une histoire sociale, politique et religieuse, mais aussi une histoire des sensibilités, des paysages, des villes, des techniques de production et des rapports entre espaces urbains et ruraux.

Des auteurs tels que Jean-Pierre Bazy met en évidence la dimension anthropologique de la boulangerie et les représentations religieuses du pain, notamment dans « Pain de Paris, pain de Gonesse ». De son côté, Addu CNABA, spécialiste des identités culturelles, souligne dans L’Anthropologie des mangeurs de pain que :

« À l’image de toute relation intime, le rapport que les Français entretiennent avec le pain recèle une part de mystère. Malgré le bouleversement actuel des habitudes alimentaires, le pain fait toujours partie de leur vie, et c’est ce qui en fait un objet éminemment culturel. »

Ainsi, interroger le pain revient, pour cet auteur, à questionner le rapport à l’identité et à la tradition.

Parmi ces lectures, l’histoire du pain maudit retient particulièrement mon attention. Il s’agit d’une histoire à la fois sociale, religieuse et symbolique, relatée notamment par Steven L. Kaplan, professeur d’histoire européenne à Cornell University dans son livre « le pain Maudit ».

Le 16 août 1951, la petite ville de Pont-Saint-Esprit est frappée par un empoisonnement massif lié à la consommation de pain : plus de trois cents personnes tombent malades, plusieurs dizaines sombrent dans la démence, et cinq décès sont enregistrés. L’émotion suscitée par ce drame tient précisément au fait que le pain, redevenu, pour un temps, un produit vital, se soit transformé en agent de mort et de folie.

Kaplan fut l’un des premiers à faire du pain un objet d’histoire totale, au croisement du matériel et du symbolique. Il développe cette approche dans des ouvrages majeurs tels que Le Meilleur Pain du monde (1996) et Le Retour du bon pain (2002).

Enfin, bien que sans respecter les principes méthodologiques stricts de l’entretien et de la collecte de données, j’ai échangé avec quelques membres du personnel du CROUS Rabelais à Poitiers. Ces discussions m’ont permis de mieux comprendre que, dans le contexte français, le pain est perçu comme sacré (en référence au corps du Christ), symbolique (pain béni) et vital (aliment populaire par excellence). Il existe également une forte norme morale selon laquelle on ne refuse pas le pain à un pauvre ou à un mendiant, et l’idée que « celui qui mange un pain mal acquis mange sa propre damnation ».

Contrairement au contexte haïtien, le pain ne renvoie pas ici à la misère sociale. En Haïti, au contraire, il est souvent associé à une économie de survie, ce qui explique l’expression populaire : « Je mange mon pain avec dignité », affirmation symbolique d’une résistance morale face à la précarité.

Orélien Bouscando

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