Auteur : Simon Wilsonley

Pacte de la honte : Haïti ne s’en sortira pas demain

Il arrive que les nations, acculées par l’histoire et par leurs propres faillites, n’aient d’autre issue que de se redire à elles-mêmes le sens de leur existence collective. Haïti est aujourd’hui à ce point de rupture où l’État ne tient plus que par les mots, où le territoire échappe à l’autorité publique, où la communauté nationale se fragmente en survivances. Dans une telle conjoncture, la question d’un pacte national ne relève pas du luxe intellectuel ni de la rhétorique politique, il touche à la possibilité même de continuer à faire pays.

En effet, depuis l’origine, la trajectoire haïtienne porte la marque d’un accord fondateur manqué. Au lendemain de 1804, l’absence de consensus sur la terre, le pouvoir et la citoyenneté fracture la jeune nation. Le XIXᵉ siècle enchaîne constitutions, guerres civiles et scissions régionales ; la rivalité entre Henri Christophe et Alexandre Pétion symbolise déjà deux visions irréconciliées de l’État, autrement dit, la nation est née sans pacte social partagé. Plus tard, l’occupation américaine (1915-1934) tente d’imposer un ordre sans consentement national. Le duvaliérisme institue, lui, un pacte de soumission fondé sur la peur.

Depuis la chute de la dictature en 1986, le terme « pacte national » revient comme un leitmotiv dans les discours politiques haïtiens : pacte de gouvernabilité, accord politique, consensus patriotique, dialogue national. À chaque crise, la classe dirigeante invoque l’unité qu’elle n’a jamais su construire. Conférence nationale avortée, arrangements post-séisme, transitions successives : le vocabulaire change, la défaillance demeure. 

Oui, je suis de ceux qui pensent qu’Haïti a besoin d’un pacte national – au sens fort, refondateur, souverain. Parce qu’elle a échoué à construire une démocratie réelle. Parce que, par vos bêtises accumulées, vos calculs mesquins et votre désinvolture affairiste, la patrie s’est trouvée réduite à des clans incestueux, à un groupuscule de brasseurs d’affaires, le tout sous la régence d’un international maniant tour à tour la carotte et le bâton. Aujourd’hui, la « démocra-tue » se dresse dans toute sa laideur, pour reprendre la formule de Henry Gilbert dans l’ouvrage collectif Haïti, la démocratie inféodée, dirigé par Gabriel Nicolas. 

Plus que jamais, le constat aujourd’hui est implacable : Haïti est en train de se perdre. 

Car les contentieux actuels dépassent toute crise antérieure : légitimité institutionnelle inexistante, souveraineté dévoyée, économie exsangue, territoire morcelé par la violence armée, confiance sociale dissoute. Aucune communauté politique ne survit durablement à une telle désagrégation. Dans une réalité désormais ubuesque, un

pacte véritable devrait redéfinir l’État, la sécurité, la production, la justice sociale et la citoyenneté – et le faire à partir des forces réelles du pays.

Mais ce qui a été présenté le 23 février 2026 à la Villa d’Accueil n’appartient pas à cette exigence historique. C’est une scénographie de légitimité dans un vide de légitimité. Le communiqué gouvernemental empile les formules – « stabilité », « maturité politique », « sortie ordonnée de la transition » – comme si la répétition des mots pouvait tenir lieu de réalité. Alors que, vérité de la palice: 

le pays réel ne voit ni stabilité ni institutions fonctionnelles ni horizon électoral crédible. Seulement, une démagogie qui ne dit pas son nom. 

Un pacte national suppose deux conditions élémentaires : la souveraineté politique des signataires et leur représentativité sociale. Or aucune n’est réunie. Qui a mandaté ces acteurs ? Quelle légitimité électorale portent-ils ? Quelle consultation populaire a précédé ce texte ? Les « intenses consultations » évoquées par le communiqué se sont déroulées dans un périmètre d’élites, non dans l’espace national. Plus grave, promettre des élections crédibles sans sécurité territoriale, sans administration opérationnelle, sans registre fiable relève de la fiction politique. On ne reconstruit pas la démocratie sur des zones captives et des institutions fantômes. Le discours officiel atteint même, par instants, une dimension incantatoire : « nou se siman k ap koule beton estabilite pou Nasyon an ». Le pouvoir se proclame ciment de la nation au moment précis où la nation se délite. L’histoire haïtienne est pourtant constante : chaque fois que le pouvoir s’est autoproclamé sauveur, il a surtout prolongé sa propre durée.

Qu’il soit parfaitement clair pour tout le monde, refuser ce « pacte » n’est pas refuser l’idée de pacte – c’est au contraire la préserver. Car un faux pacte est plus destructeur que l’absence de pacte : il donne l’illusion de la refondation tout en pérennisant la crise. Il transforme une exigence historique en instrument de communication.

Haïti ne s’en sortira pas demain, non parce que l’idée de pacte serait vaine, mais parce qu’elle est capturée par ceux qui ont contribué à l’effondrement actuel. La refondation nationale ne naîtra pas d’une signature protocolaire à la Villa d’Accueil ; elle exigera un processus long, conflictuel, populaire, où communautés, diaspora, jeunesse et secteurs productifs redéfiniront l’État.

Face à la complexité de la crise contemporaine, les solutions de facilité ne tiennent pas. Comme mentionné précédemment, la fin de ce système n’est pas une fatalité à attendre, elle devra être arrachée au réel, dans l’épaisseur des rapports sociaux et des forces nationales. Le 23 février 2026 n’a pas vu naître un pacte national ; il a consacré un pacte de façade – un pacte entre transitionnaires pour durer encore.

Et c’est précisément pourquoi ce pacte-là est une honte.

Wilsonley SIMON

Simonwilsonley35@gmail.com

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Simon Wilsonley

Wilsonley Simon est journaliste, étudiant en Anthropo-Sociologie. Il est passionné de la Radio et d’écriture. Sa plume, guidée par une profonde conscience sociale, s'engage pleinement au service de son pays.

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