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Le 12 janvier 2010 ne fut pas seulement une catastrophe naturelle ; il fut la manifestation brutale de l’infrastructure sociale, politique et internationale qui avait préparé le terrain. En quelques secondes, un séisme a révélé ce que les élites haïtiennes et la communauté internationale s’étaient acharnées à ne jamais formuler : un État abandonné à sa propre désintégration. Plus de 350 000 morts, 1,5 million de sans-abri, plus de 4 000 amputations et 7 milliards de dollars de pertes ont constitué l’aboutissement logique d’un désastre structurel.
Seize ans plus tard, l’on pourrait s’attendre à ce qu’un tel choc ait produit un sursaut. Or, il n’a produit qu’un prolongement. Port-au-Prince n’a jamais été reconstruite ; elle a été livrée à une destruction successive plus méthodique que le tremblement de terre lui-même. Les cinq dernières années ont donné naissance à une forme de séisme politique et sécuritaire piloté par les gangs armés, qui ont poursuivi le travail commencé par la tectonique. Par conséquent, le résultat est sans ambiguïté : la capitale haïtienne est passée de ville à ruine, puis de ruine à non-lieu.
Dans Apocalypse à Port-au-Prince, Délima Pierre analyse ce moment comme l’entrée d’Haïti dans un « trou » historique qui a contraint la majorité de la population à une exclusion quasi-anthropologique. Leslie Manigat, lors de son entretien du 20 février 2010 avec Michel Soukar, décrivait la situation comme « une animalité en quête d’hominisation ». On pourra discuter la violence du concept, mais l’essentiel réside dans ce qu’il désigne : l’obsolescence d’un système d’organisation sociale incapable de produire du politique à partir du social.
L’erreur récurrente est de localiser cette « animalité » dans la société haïtienne elle-même, comme si elle était intrinsèque. Or, la dimension corrosive du diagnostic est ailleurs. L’« animalité » est d’abord celle de la haute finance et des dispositifs internationaux qui, depuis le XIXᵉ siècle, ont façonné Haïti comme périphérie dépendante. Du gouvernement de Boyer à celui de Lysius Salomon qui confia en 1880 la gestion bancaire du pays à la Banque de l’Union Parisienne, jusqu’au contrôle monétaire et humanitaire post-sismique, le fil est continu. Le « système politique restavèk » dont parle Délima Pierre est loin d’être une métaphore, c’est la condition matérielle et diplomatique d’un pays assigné à résidence par l’occupation financière.
La visite de Nicolas Sarkozy en février 2010, première d’un président français en Haïti, fut symptomatique : l’annonce d’un soutien « extrêmement significatif » dissimulait la reconduction, sous forme humanitaire, d’un contrôle historique fondé sur la dette, l’ingérence et le pilotage des institutions haïtiennes. Le tout avec la complicité active d’élites locales dont la rationalité politique ne vise pas l’État, mais la rente de son effondrement.
Janvier 2026. Haïti est désormais dirigée par un Conseil Présidentiel de Transition (CPT) à neuf têtes – architecture institutionnelle parfaitement adaptée à une situation où l’absence de responsabilité est fonctionnelle. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que de nombreux observateurs considèrent que les dégâts causés par les gangs armés sont « deux fois plus élevés » que ceux du 12 janvier. La catastrophe, à ce stade, n’est plus événementielle mais gouvernance.
Dès lors, la mémoire du 12 janvier cesse d’être commémoration. Elle devient acte d’accusation. Accusation contre la démission d’État, contre la prédation internationale, contre la criminalisation du territoire, contre l’externalisation permanente de la souveraineté, contre l’économie du chaos qui fait de la catastrophe un modèle reproductible.
Il importe également de rappeler que le séisme du 12 janvier n’a pas seulement fait des morts et des amputés ; il a laissé des survivants. Survivants d’un choc physique, mais surtout d’un choc psychique et social qui se rejoue quotidiennement. Les familles endeuillées, les enfants devenus adultes dans les camps et les déplacés invisibles portent encore les stigmates d’un événement que la société n’a jamais su – ni voulu – absorber. Leur existence même constitue une forme de contre-mémoire face aux dispositifs institutionnels du déni et de la normalisation.
En cela, rappeler le 12 janvier n’est ni sentimental ni commémoratif : c’est un geste analytique. Car la catastrophe n’a pas pris fin avec l’arrêt des secousses. Elle s’est prolongée dans la gestion humanitaire de la reconstruction, dans l’architecture financière qui a suivi, et dans l’effondrement sécuritaire qui, aujourd’hui, excède en destruction matérielle le choc initial. Du « post-séisme » au « post-État », la continuité est évidente : un processus de désorganisation et de dépossession qui reconfigure Haïti comme territoire de catastrophe permanente.
Dès lors, saluer la mémoire des victimes revient à inscrire leur mort dans une intelligibilité politique. Car si le séisme a détruit des bâtiments, d’autres forces – économiques, diplomatiques, sécuritaires et criminelles – ont méthodiquement détruit la ville, son État, sa capacité d’agir et de se projeter. Ce que nous nommons « Port-au-Prince » est désormais un lieu sans centre, sans souveraineté et sans protection.
En Haïti, la mémoire a toujours été une forme de résistance au projet d’effacement. Résistance à la disparition des morts, à la banalisation des survivants, et à la narration internationale qui transforme la catastrophe en opportunité humanitaire. Se souvenir du 12 janvier, c’est refuser la gestion comptable du désastre et rappeler que la capitale ne s’est pas effondrée une seule fois, mais qu’elle continue d’être effondrée.
Ci gît Port-au-Prince et avec elle, une mémoire qui refuse de mourir.
Wilsonley SIMON
simonwilsonley35@gmail.com
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