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En Haïti, les réseaux sociaux occupent aujourd’hui une place centrale dans la formation de l’opinion publique. Les artistes, en raison de leur visibilité et de leur influence symbolique, y interviennent régulièrement à travers des diffusions en direct qui rassemblent un large public. Ces espaces numériques, initialement dédiés au divertissement et aux échanges culturels, sont devenus de véritables arènes de débat social. Dans un contexte marqué par l’insécurité, la fragilité institutionnelle et la polarisation des discours, les paroles prononcées en ligne ne sont jamais neutres : elles participent à la construction des normes et à la définition des frontières du «vivre-ensemble».
Ces déclarations calomnieuses visant des personnes en raison de leur orientation sexuelle soulèvent ainsi une interrogation centrale : comment les discours à prétention homophobes tenus par certains artistes haïtiens dans les directs (live) sur les réseaux sociaux participent-ils à la production et à la légitimation d’un ordre de genre excluant ? Plus précisément, en quoi ces prises de parole contribuent-elles à hiérarchiser les vies et à exclure symboliquement certaines personnes de la pleine reconnaissance citoyenne ? Comment la confusion fréquente entre sexe biologique, genre et orientation sexuelle participe-t-elle à la naturalisation de l’hétérosexualité comme norme dominante ? Enfin, dans quelle mesure la référence à la liberté d’expression peut-elle servir à justifier ou à banaliser des formes de violence symbolique ?
Pour répondre à ces interrogations, cette étude adopte une approche qualitative ancrée dans la sociologie critique du genre. Elle s’appuie sur l’analyse d’extraits de déclarations publiques prononcées lors de diffusions en direct sur TikTok, Facebook et Instagram. Le corpus est constitué de propos explicitement stigmatisants ou violents, examinés à travers une analyse du discours attentive aux registres lexicaux mobilisés (pathologisation, purification, menace) et éclairée par les apports de la sociologie féministe matérialiste française (Delphy, 1998 ; Mathieu, 1991) ainsi que par une perspective socio-juridique sur les tensions entre liberté d’expression et protection de la dignité humaine (Lochak, 2007). L’objectif n’est pas de juger des individus, mais de comprendre les mécanismes sociaux par lesquels certains discours contribuent à renforcer des normes de genre excluantes dans l’espace public numérique haïtien.
Analyse des discours à prétention homophobes dans les directs
Sur TikTok, Facebook et Instagram, les « lives » d’artistes attirent chaque soir des milliers d’internautes, haïtiens, dans la majeure partie. Au départ, il est question de musique, d’actualité culturelle ou de débats de société. Cependant, certains directs basculent rapidement vers des propos d’une extrême gravité.
Lors d’une diffusion récente, un artiste a déclaré : « Si mon fils devient homosexuel, je préfère le voir mort. » Quelques instants plus tard, un autre intervenant a ajouté : « Ces gens-là méritent d’être éliminés. »
Ces déclarations ne peuvent être réduites à de simples excès de langage. En effet, elles opèrent une hiérarchisation radicale des vies. En affirmant qu’un individu « mérite » la mort ou l’élimination, le locuteur retire symboliquement à la personne visée sa qualité de sujet digne de protection. Comme l’a montré Lochak (2007), l’universalité des droits repose sur l’égalité en dignité. Dès lors, lorsque certains individus sont présentés comme éliminables, c’est le principe même de cette universalité qui se trouve fragilisé. Ainsi, le discours devient un acte de désaffiliation symbolique : il place une catégorie de personnes en dehors de la communauté morale et juridique.
Un rappeur se revendiquant de « old school » a affirmé : « L’homosexualité est une maladie qu’il faut éradiquer. » « Il faut nettoyer le pays de ces pratiques » a-t-il ajouté sur un ton sévère.
Le registre lexical mobilisé est, ici, particulièrement révélateur. En effet, les termes « maladie », « éradiquer » et « nettoyer » appartiennent au vocabulaire médical et hygiéniste. Par conséquent, ils construisent l’homosexualité comme une menace pour le corps social, qu’il conviendrait de traiter, voire de purifier. Dans la perspective matérialiste développée par Delphy (1998), le genre constitue un système de rapports sociaux fondé sur la domination masculine et l’hétérosexualité obligatoire. Dès lors, qualifier l’homosexualité de pathologie participe à la naturalisation de l’ordre hétérosexuel : ce qui s’en écarte est défini comme anormal, déviant, voire dangereux. Autrement dit, la rhétorique de l’éradication ne vise pas seulement des pratiques ; elle contribue à protéger un ordre social hiérarchisé.
Cette logique de purification renvoie également aux mécanismes de construction symbolique des catégories sexuelles. À cet égard, Mathieu (1991) a montré que les différences de sexe et de genre ne sont pas de simples données biologiques, mais des constructions sociales et symboliques. Or, le langage constitue précisément l’un de ces dispositifs. En nommant certains comportements « contre nature » ou « malades », le discours réaffirme les frontières du masculin et du féminin légitimes. Ainsi, il rappelle à l’ordre celles et ceux qui transgressent la norme dominante.
Par ailleurs, le ton s’est fait plus menaçant : « Si j’en vois un dans mon quartier, je saurai quoi faire. » Enfin, certains ont invoqué la religion pour appuyer leurs propos : « Dieu nous demande de les punir. »
À ce stade, la parole franchit un seuil supplémentaire. Elle ne se contente plus de juger ; elle suggère l’action. En ce sens, la menace implicite transforme le discours en potentiel déclencheur de violence. De plus, l’invocation de la religion confère à cette menace une légitimité supérieure, en la présentant comme conforme à une volonté transcendante. Par conséquent, l’opinion individuelle tend à se transformer en injonction morale collective.
Comme l’a analysé Fassin (2008), les controverses autour de la sexualité dépassent largement la sphère privée ; elles engagent une définition de la citoyenneté et de l’appartenance nationale. Ainsi, lorsque des figures publiques présentent certaines personnes comme moralement punissables ou socialement indésirables, elles contribuent à restreindre symboliquement leur accès à la pleine citoyenneté. En d’autres termes, le débat sur l’homosexualité devient un débat sur les conditions mêmes de l’appartenance à la communauté nationale.
Une rhétorique homophobe qui banalise la violence
D’une part, plusieurs artistes revendiquent leur liberté d’expression. D’autre part, ils semblent ignorer que, dans toute société démocratique, cette liberté trouve sa limite là où commence l’incitation à la violence. En effet, comme l’a rappelé Lochak (2007), la liberté d’expression doit toujours être conciliée avec la protection des droits fondamentaux et de la dignité des personnes. Ainsi, revendiquer sa parole ne peut justifier la production de discours qui dénient la valeur de certaines vies.
Les droits humains reposent sur le principe d’égalité en dignité de toutes et tous. Or, affirmer que certains « méritent d’être éliminés » constitue une négation symbolique de ce principe fondamental. Du point de vue sociologique, ces propos traduisent une hiérarchisation implicite des vies : certaines existences sont présentées comme moins légitimes ou socialement indésirables. Comme le rappellent Delphy (1998) et Mathieu (1991), le genre et les catégories sexuelles sont des constructions sociales et symboliques, servant à organiser la hiérarchie sociale et à légitimer certaines formes de domination. Les propos homophobes analysés participent ainsi à reproduire ces rapports de pouvoir.
Par ailleurs, les débats révèlent une confusion persistante entre sexe biologique, genre et orientation sexuelle. Selon Fassin (2008), présenter l’homosexualité comme une « anomalie » ou une « menace » permet de naturaliser l’ordre hétérosexuel et d’exclure symboliquement celles et ceux qui s’en écartent. Ainsi, la parole publique participe à la reproduction des normes dominantes.
Qualifier l’homosexualité de « maladie » ne relève pas seulement d’une incompréhension scientifique ; il s’agit d’un discours normatif qui déplace la question des droits humains vers celle de la correction sociale. Comme le montrent Delphy (1998) et Mathieu (1991), la pathologisation des minorités sexuelles est un outil symbolique pour maintenir les hiérarchies sociales existantes.
L’analyse des propos diffusés révèle l’usage systématique d’un vocabulaire d’exclusion. Premièrement, les termes « éliminer », « éradiquer » et « nettoyer » relèvent d’un champ lexical de suppression, contribuant à déshumaniser symboliquement les personnes visées. Deuxièmement, des formules comme « je préfère le voir mort » ou « je saurai quoi faire » suggèrent une légitimation implicite de la violence. Troisièmement, l’invocation de la religion transforme une opinion individuelle en injunction morale collective, renforçant le poids symbolique de ces discours.
En définitive, ces prises de parole participent à la banalisation de l’homophobie, construisent l’idée d’un « ennemi intérieur » et alimentent un climat de stigmatisation. Elles montrent comment le langage et le pouvoir se combinent pour reproduire des normes de genre et de sexualité dominantes.
Une fois le direct terminé, l’écran devient noir. Mais les paroles, elles, restent. Comme nous avons montré à travers notre analyse, ces déclarations publiques ne sont pas de simples opinions ; elles participent à la construction d’un ordre social et symbolique où certaines vies sont hiérarchisées et certaines identités exclues. En Haïti, les discours homophobes diffusés sur les réseaux sociaux révèlent comment le langage peut légitimer la violence, renforcer les normes de genre dominantes et naturaliser l’hétérosexualité comme norme sociale et politique.
À l’ère numérique, un mot prononcé devant des milliers d’abonnés peut devenir une norme implicite. Cela interroge non seulement la liberté d’expression, mais aussi la responsabilité sociale des figures publiques et des communautés numériques dans la production et la circulation des normes.
Ainsi, au-delà de la dénonciation des propos eux-mêmes, cette analyse ouvre une nouvelle perspective : il s’agit d’envisager les « lives » et les réseaux sociaux comme des espaces où se négocient activement les normes sociales, les rapports de pouvoir et la reconnaissance des droits humains. La question n’est plus seulement de contrôler les paroles, mais de construire collectivement une culture numérique qui défende la dignité de toutes et tous, et qui permette de transformer les espaces virtuels en lieux de coexistence respectueuse plutôt qu’en instruments de stigmatisation et de violence symbolique.
Auteur : James ANTOINE
Références
DELPHY, C. (1998). L’ennemi principal. Paris : Syllepse.
FASSIN, É. (2008). L’inversion de la question homosexuelle. Paris : Éditions Amsterdam.
LOCHAK, D. (2007). Le droit et les paradoxes de l’universalité. Paris : Presses universitaires de France.
MATHIEU, N.-C. (1991). L’anatomie politique : Catégorisations et idéologies du sexe. Paris : Côté-femmes.