Auteur : RTMI

Le MJSAC ou l’institutionnalisation de l’amateurisme

Il faut parfois avoir le courage de lire un communiqué officiel jusqu’au bout pour mesurer l’étendue du mépris que certains dirigeants nourrissent envers l’intelligence collective. Celui publié par le Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique (MJSAC) en est une parfaite illustration.

Le ministère affirme avoir appris « par le biais des réseaux sociaux » le retour au pays de Danley Jean-Jacques et de Pierre Olivier Woondensky. Sérieusement ? Un ministère chargé du sport national, censé collaborer quotidiennement avec la Fédération haïtienne de football, découvre sur Facebook ou X que deux internationaux haïtiens rentrent au pays ? Si cela est vrai, c’est un aveu d’incompétence institutionnelle. Si cela est faux, c’est une tentative maladroite de se fabriquer un alibi.

Le plus troublant est ailleurs. Le communiqué tente de transformer une défaillance de l’État en accident de communication. Comme si le problème n’était pas l’absence de coordination, mais simplement un manque d’information. Or, gouverner, c’est précisément anticiper, coordonner et organiser. Un ministère qui attend les réseaux sociaux pour savoir ce que font ses ambassadeurs sportifs renonce lui-même à sa mission.

Puis arrive la pirouette finale : « toutes les dispositions ont déjà été prises » pour leur rendre hommage. Cette phrase ressemble davantage à une opération de communication qu’à une politique publique. En Haïti, on maîtrise parfaitement l’art de réparer médiatiquement ce que l’on a politiquement négligé. On ne prévoit rien, puis on promet une cérémonie lorsque l’indignation populaire éclate.

Ailleurs dans le monde, pourtant, on sait ce que signifie honorer un athlète qui rentre au pays après un Mondial. Le Maroc n’a pas attendu que ses joueurs publient une photo d’aéroport pour organiser leur accueil. Après leur quatrième place historique au Mondial 2022, les Lions de l’Atlas ont été reçus au Palais royal de Rabat par le roi Mohammed VI, entouré des princes héritiers, dans une cérémonie où joueurs et mères des joueurs ont été honorés ensemble. Chaque international a reçu une décoration officielle de l’Ordre du Trône, tout comme le sélectionneur et le président de la fédération. Rien de tout cela n’a été improvisé après coup : l’État marocain savait, avant même l’atterrissage de l’avion, que ses athlètes rentraient en héros et méritaient d’être traités comme tels. La France, elle, a bâti une tradition : depuis des décennies, ses champions du monde défilent sur les Champs-Élysées, dans un dispositif logistique et sécuritaire pensé en amont par l’État, jamais découvert au dernier moment sur un fil d’actualité.

La différence n’est pas une question de richesse nationale. C’est une question de posture. Ces États considèrent leurs athlètes comme un patrimoine national à préparer, protéger et célébrer –  pas comme un problème de communication à gérer une fois que le peuple s’indigne.

Cette note révèle surtout une vieille maladie de notre administration : l’improvisation permanente. On célèbre les héros uniquement lorsque les citoyens rappellent qu’ils existent. Entre-temps, ces athlètes portent seuls le drapeau, souvent dans l’indifférence des institutions qui devraient les accompagner.

Le plus ironique est que ce communiqué, censé rassurer l’opinion, produit exactement l’effet inverse. Il confirme qu’au sommet de l’État, l’amateurisme est parfois érigé en méthode de gouvernance. On ne s’excuse pas réellement ; on se justifie. On ne reconnaît pas un dysfonctionnement ; on invoque les réseaux sociaux. On ne construit pas une politique sportive ; on improvise une cérémonie.

Une nation qui respecte ses champions ne découvre pas leur retour sur Internet. Elle connaît leur calendrier, prépare leur accueil et célèbre leurs exploits sans attendre que l’opinion publique lui rappelle son devoir.

Au fond, ce communiqué n’est pas seulement embarrassant. Il est le symptôme d’un État qui confond communication et gouvernance, justification et responsabilité, réaction et action. Et c’est précisément là que réside le véritable scandale.

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