Auteur : JJ, M.E.D

Haïti : l’État de l’indécence

Il y a des moments dans l’histoire d’un peuple où l’indignation ne suffit plus. Où les mots semblent trop petits pour contenir l’ampleur d’une honte collective. Haïti vit un de ces moments et pourtant, curieusement, ceux qui devraient rougir dorment paisiblement, le ventre plein, pendant que le reste du pays apprend à survivre avec ce qui reste.

Dix-huit millions de gourdes. Dix-huit millions. Déboursés, sans hésitation, sans débat, sans la moindre once de gêne – pour couronner un champion d’un concours TikTok organisé sur un autre continent. Un concours de danse. Pendant que ce pays brûle, pendant que ses hôpitaux ferment, pendant que ses enfants n’ont plus d’école où aller, pendant que ses médecins travaillent sans salaire – l’État haïtien a trouvé où investir. Dans des pas de danse. Sur une application étrangère. Pour une gloire qui durera le temps d’un scroll.

Ce n’est pas une anecdote. Ce n’est pas un fait divers. C’est un aveu — l’aveu brutal, sans fard, de ce que cet État pense de son peuple, de sa jeunesse, de son avenir.

 Le mérite puni, la frivolité récompensée

Quelque part en Haïti ce soir, un finissant de l’École Normale Supérieure relit ses notes dans une chambre sans électricité. Il a passé quatre, cinq, six ans à étudier — à se battre contre les pannes de courant, les grèves, les rues bloquées, les frais de scolarité que sa famille a payés en se saignant. Il a tenu bon. Il a obtenu son diplôme. Et maintenant il attend. Il envoie des dossiers. Il frappe à des portes qui ne s’ouvrent pas. Il attend un stage qui ne vient pas.

À quelques kilomètres de là, dans les couloirs d’un ministère, quelqu’un a signé un chèque de dix-huit millions de gourdes pour une tiktokeuse.

Ce contraste n’est pas le fruit du hasard. Ce n’est pas une maladresse administrative ou une erreur de jugement isolée. C’est le reflet fidèle d’un système qui a décidé, consciemment et méthodiquement, que le savoir ne vaut rien — et que l’entertainment, lui, mérite d’être financé avec l’argent du contribuable. Un système qui envoie chaque jour le même message à sa jeunesse, gravé dans le marbre de ses choix budgétaires : « N’étudie pas. Divertis-nous. Et surtout — tais-toi. »

Le finissant de la FMP qui attend son stage est une métaphore vivante de ce pays : brillant, formé, capable — et délibérément mis à l’écart par un État qui préfère les foules désorientées aux citoyens éclairés.

 Un navire qui distribue du champagne pendant qu’il coule

Imaginez un navire en pleine tempête. L’eau s’infiltre par la coque. Les passagers crient. Les enfants pleurent. Et sur le pont supérieur, les officiers débouchent des bouteilles, trinquent entre eux, applaudissent un spectacle, et envoient des photos sur les réseaux sociaux.

C’est Haïti. C’est maintenant. Ce n’est pas une métaphore lointaine — c’est la réalité quotidienne d’un peuple qui regarde ses dirigeants célébrer pendant que tout s’effondre autour d’eux.

L’Hôpital Général — l’hôpital public le plus important du pays, celui vers lequel se tournent les plus démunis quand la maladie frappe — est fermé. Pas en rénovation. Pas en restructuration temporaire. Fermé. Ses portes condamnées comme celles d’un bâtiment abandonné, pendant que des malades errent, cherchent, supplient.

Les résidents de l’Hôpital de la Paix, eux, continuent de se lever chaque matin. Ils enfilent leurs blouses. Ils soignent. Ils sauvent des vies — avec des gants percés, des salles sous-équipées, des médicaments en rupture de stock — et sans salaire. Des mois sans salaire. Ces hommes et ces femmes qui ont consacré leur jeunesse à apprendre à guérir les autres se retrouvent eux-mêmes malades d’un mal qu’aucun stéthoscope ne peut détecter : le mépris institutionnalisé.

Et pendant que tout cela se passe, 18 millions de gourdes ont trouvé leur chemin. Comme par magie. Comme si les caisses de l’État n’étaient vides que pour ceux qui méritent d’être payés.

Le pays réel, celui qu’on préfère ne pas voir

Sortez dans les rues d’une ville haïtienne. N’importe laquelle. La boue vous accueille avant même que vous n’ayez fait trois pas — comme si la terre elle-même avait renoncé à se tenir debout, comme si le sol avait intégré la leçon que tout le monde ici finit par apprendre : se tenir debout coûte cher en Haïti.

Des familles entières vivent sous des tentes depuis des mois. Pas des tentes de camping — des bâches bleues, des morceaux de plastique tendus entre des bâtons, des abris de fortune qui ne protègent ni de la pluie ni du soleil ni de la violence. Des familles qui avaient une maison, un quartier, une vie — et qui ont tout perdu, chassées par des gangs armés que personne ne semble capable ou désireux d’arrêter.

Des enfants qui ne sont pas allés à l’école cette année. Ni l’année dernière. Des enfants dont l’avenir se rétrécit chaque jour comme une peau de chagrin, pendant que les adultes qui devraient les protéger sont occupés ailleurs — à signer des chèques, à organiser des cérémonies, à prendre des photos officielles dans des bureaux bien décorés.

Des mères qui font bouillir de l’eau le soir pour tromper la faim de leurs petits — ce geste désespéré et tendre à la fois, cette façon de dire je t’aime quand on n’a plus rien d’autre à donner.

Des quartiers entiers vidés de leur substance humaine — comme on vide une assiette d’un revers de main. Leurs habitants jetés sur les routes, réduits à l’état de réfugiés dans leur propre pays, dormant à même le sol sous des bâches bleues qui sont devenues, qu’on le veuille ou non, le nouveau drapeau de la misère haïtienne.

Ce tableau n’est pas une exception. Ce n’est pas une crise passagère. C’est le quotidien de millions de personnes — et c’est dans ce contexte, face à cette réalité, que l’État a jugé pertinent de débourser 18 millions de gourdes pour un concours TikTok.

 L’épistémophobie comme colonne vertébrale d’un régime

Il existe un mot pour désigner la peur pathologique du savoir : épistémophobie. C’est un trouble clinique chez l’individu. En Haïti, c’est une politique d’État.

Observez les choix de cet État depuis des décennies — non pas ses discours, non pas ses communiqués officiels, mais ses actes concrets, ses budgets réels, ses priorités révélées. Ce que vous verrez, c’est un système qui a peur de l’université, qui se méfie du diplômé, qui préfère investir dans tout ce qui maintient les masses dans l’immédiateté, dans l’émotionnel, dans le spectaculaire — plutôt que dans ce qui développe l’esprit critique, la capacité d’analyse, le refus de l’absurde.

Un peuple qui pense est un peuple qui questionne. Un peuple qui questionne est un peuple qui résiste. Et un peuple qui résiste, ça ne se gouverne pas facilement — surtout quand on a des comptes à cacher.

Alors on souffle sur la flamme du savoir. Pas assez fort pour l’éteindre complètement — un peuple mort dans l’ignorance totale ne se pille pas non plus. Juste assez pour qu’elle vacille. Juste assez pour que la lumière reste faible, tremblante, insuffisante pour éclairer ce qui se trame dans les couloirs du pouvoir. On laisse les universités se dégrader. On laisse les enseignants partir. On laisse les stages devenir des mirages. Et on célèbre, avec l’argent public, tout ce qui brille sans éclairer.

C’est un calcul. Froid. Méthodique. Et parfaitement assumé.

 La fuite des cerveaux — ou la réponse rationnelle à un système irrationnel

Un jeune médecin haïtien passe sept ans à étudier. Sept années de sacrifices silencieux — les nuits blanches sur des manuels usés, les repas sautés, les parents qui se privent pour payer les frais de scolarité, les petits frères qui attendent que grand frère réussisse pour que la famille respire un peu. Sept ans à tenir, à croire, à espérer que le bout du tunnel existe vraiment.

Et au bout de ces sept ans ? Un dossier de stage qui traîne dans le tiroir poussiéreux d’un bureau ministériel où le téléphone sonne dans le vide. Un système qui lui dit, sans même prendre la peine de le regarder dans les yeux : tu n’es pas une priorité.

Alors il part. Il prend son diplôme sous le bras, il embrasse sa mère, et il prend l’avion. Non pas parce qu’il ne love pas son pays — mais parce que son pays, lui, ne l’aime pas en retour. Pas avec des mots, en tout cas. Avec des actes, le message est clair depuis longtemps.

Et quand on pleure la fuite des cerveaux, on feint d’oublier que ce sont les mêmes mains qui ont ouvert la cage.

 Ni aveugle, ni fou — juste sans honte

On voudrait parfois pouvoir excuser ces dirigeants en criant à l’incompétence. Ce serait presque rassurant — l’incompétence, ça s’explique, ça se comprend, ça laisse espérer un lendemain meilleur avec de meilleures personnes aux commandes.

Mais ce que nous observons dépasse l’incompétence. Ce que nous vivons a un autre nom.

Ils voient. Ils voient les tentes, la boue, les hôpitaux fermés, les enfants sans école. Ils traversent les mêmes rues — ou du moins, ils les survolent depuis leurs véhicules blindés aux vitres teintées. Ils savent. Ils ont les rapports, les chiffres, les statistiques. Ils savent que des gens meurent faute de soins, que des familles crèvent de faim, que des quartiers entiers ont été abandonnés aux gangs. Et ils continuent.

Pas malgré tout ça. Avec tout ça comme toile de fond — indifférents, souverains, intouchables.

Ce n’est pas de la cécité. C’est du mépris. Un mépris souverain, tranquille, presque élégant dans son cynisme. Le mépris de ceux qui ont compris que dans ce système, personne ne viendra jamais leur présenter la facture. Pas la justice — elle est domestiquée. Pas la presse — elle est fragmentée ou intimidée. Pas le peuple — il est épuisé, traumatisé, occupé à survivre.

Un État qui récompense la frivolité et punit l’excellence n’est pas un État qui a échoué son peuple par accident.

C’est un État qui a choisi de l’échouer — méthodiquement, impunément, et sans le moindre remords.

 Haïti, cette bougie qu’on empêche de brûler

Et pourtant — et c’est là où réside la tragédie la plus profonde — Haïti n’est pas un pays sans ressources. Pas un pays sans intelligence. Pas un pays sans âme.

Haïti est un pays plein de lumière. Dans ses médecins qui soignent sans salaire par pur sens du devoir. Dans ses enseignants qui font cours à la lueur d’une bougie quand l’électricité fait défaut. Dans ses ingénieurs qui construisent avec des bouts de ficelle ce que d’autres construisent avec des millions. Dans ses artistes, ses écrivains, ses jeunes entrepreneurs qui inventent des solutions là où d’autres n’ont vu que des problèmes. Dans tous ces anonymes qui, chaque matin, choisissent de se lever et de continuer — non pas parce que c’est facile, mais parce qu’ils refusent de laisser l’obscurité avoir le dernier mot.

Mais il y a des mains, aux commandes, dont le travail quotidien semble être de souffler sur cette flamme. Pas assez fort pour l’éteindre — un peuple éteint ne génère plus rien à voler. Juste assez pour qu’elle reste faible. Juste assez pour que la chaleur ne se propage pas trop loin. Juste assez pour que l’ombre reste confortable pour ceux qui ont appris à prospérer dans le noir.

C’est le crime le plus silencieux de cet État — pas les détournements qu’on peut chiffrer, pas les contrats gonflés qu’on peut parfois prouver. C’est ce gaspillage systématique du potentiel humain. Ces générations entières de jeunes brillants, courageux, déterminés — réduits à choisir entre l’exil et l’abnégation. Ce sont toutes ces flammes étouffées une à une, méthodiquement, au nom d’un système qui ne peut survivre qu’en maintenant les siens dans l’obscurité.

 Nommer l’innommable, pour ne plus jamais se taire

L’État haïtien n’est ni aveugle, ni dépassé, ni simplement mal organisé.

Il est honteux.

Honteux dans ses priorités. Honteux dans ses silences complices. Honteux dans ce qu’il célèbre  la danse, le spectacle, la superficialité et dans ce qu’il abandonne sans remords, la science, la santé, l’éducation, la dignité humaine.

 Tant que des hôpitaux ferment leurs portes pendant que des galas s’organisent dans des salles climatisées…

Tant que des finissants de nos grandes facultés mendient un stage pendant que des likes africains se monnayent en millions de gourdes… 

Tant que des enfants dorment sous la pluie pendant que des fonctionnaires dorment sur des contrats illégalement gonflés…

Tant que des familles entières survivent sous des bâches pendant que des budgets entiers disparaissent dans des poches privées…

Le mot « État », en Haïti, continuera d’être ce qu’il est devenu depuis trop longtemps : une insulte déguisée en institution. Une promesse transformée en trahison. Un contrat social signé avec le sang du peuple — et jamais honoré.

Il est temps de le dire. Il est temps de l’écrire. Il est temps de le crier — dans les rues, dans les salles de classe, sur les réseaux sociaux, partout où une voix peut encore porter.

L’État haïtien n’est ni aveugle, ni mêlé, ni simplement chaotique. Il est honteux. Honteux dans ses choix, honteux dans ses silences, honteux dans ce qu’il célèbre et dans ce qu’il abandonne.

Tant que les finissants de nos grandes facultés mendient un stage pendant que des likes se monnayent en millions, tant que des hôpitaux ferment pendant que des galas s’organisent, le mot État restera, en Haïti, une insulte déguisée en institution.

JJ, M.E.D

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