Auteur : Johnny Joseph

Fête du Drapeau 2026 : Célébrer sous le poids du sang et de la honte

Le 18 mai. Une date gravée dans la mémoire collective d’un peuple qui, il y a plus de deux siècles, a osé l’impossible : briser ses chaînes, déchirer le drapeau colonial et coudre à sa place les couleurs d’une liberté chèrement conquise. Le 18 mai devrait être un jour de fierté, de recueillement, de réaffirmation de notre identité nationale.

Mais comment célébrer aujourd’hui ?

Comment brandir ce drapeau bicolore avec la poitrine gonflée d’orgueil quand ce même drapeau flotte au-dessus d’un pays qui saigne ? Quand les rues de Port-au-Prince, de Pont-Sondé, de Lizon, de Canaan sont jonchées de corps d’innocents tombés sous les balles des gangs — ces mêmes gangs que l’on soupçonne d’être les bras armés d’un pouvoir sans visage, sans légitimité, sans âme ?

Cette année encore, la Fête du Drapeau se tient dans un contexte de terreur généralisée. Des milliers de familles ont fui leurs maisons, leurs quartiers, leurs villes. Des enfants ont vu leurs parents mourir devant eux. Des femmes ont été violentées. Des hommes exécutés. Et pendant ce temps, le gouvernement — si l’on peut encore appeler ainsi cette structure opaque qui prétend nous gouverner — continue de regarder ailleurs, quand il ne collabore pas ouvertement avec ceux qui font couler ce sang.

Célébrer la Fête du Drapeau dans ce contexte, c’est célébrer sur des tombes. C’est chanter l’hymne national avec dans la gorge le cri étouffé de ceux qui n’ont plus de voix.

Ce drapeau — bleu et rouge, né à Arcahaie le 18 mai 1803 — n’a jamais été cousu pour la résignation. Il a été cousu pour la résistance. Dessalines, Christophe, Capois-la-Mort ne se sont pas battus pour que leurs descendants vivent à genoux, otages de chefs de gang et de politiciens véreux.

La Fête du Drapeau devrait donc être, cette année plus que jamais, un moment de réveil collectif. Un moment où chaque Haïtien, chaque Haïtienne, regarde ce drapeau en face et se demande : qu’avons-nous fait de l’héritage de ceux qui ont tout sacrifié pour nous ?

La misère a brisé des reins. La faim a éteint des regards. La peur a paralysé des quartiers entiers. Et pourtant — et c’est là toute la tragédie — le peuple haïtien continue de survivre, de résister, d’espérer malgré tout.

La question mérite d’être posée. Certains diront qu’il faut célébrer coûte que coûte, pour ne pas laisser les bourreaux nous voler jusqu’à notre identité. D’autres estimeront que danser pendant que le pays brûle, c’est trahir les morts.

Les deux positions se comprennent. Mais une chose est certaine : cette Fête du Drapeau ne peut pas être une fête ordinaire. Elle ne peut pas se résumer à des défilés de façade et à des discours creux prononcés par des officiels dont les mains ne sont pas propres. Cette fête doit être un acte de conscience. Un moment où l’on nomme les coupables. Où l’on honore les victimes. Où l’on refuse l’amnésie collective que l’on tente de nous imposer.

Honorer ce drapeau aujourd’hui, c’est exiger justice pour les massacres impunis. C’est refuser de normaliser la barbarie. C’est tenir debout — pas pour applaudir ceux qui nous gouvernent, mais pour leur rappeler que ce pays appartient à son peuple, et non aux gangs qui le terrorisent avec leur bénédiction tacite.

Le drapeau haïtien porte en lui la mémoire d’hommes et de femmes qui ont préféré mourir libres plutôt que de vivre enchaînés. En ce 18 mai 2026, la moindre des choses que nous leur devons, c’est de ne pas fermer les yeux.

Le sang des innocents crie. 

Le drapeau, lui, attend que nous répondions.

Johnny JOSEPH

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